Etienne m’avait prévenu : Omar n’est pas un homme à attendre. A une heure du matin, je me trouve donc devant la librairie Serin. J’ai froid ; un épais brouillard s’est abattu sur la ville endormie, et je n’entends que les cris de quelques mouettes égarées.
Bientôt je suis éblouie par les phares d’une mercédes. Il s’arrête à ma hauteur et, sans rien me dire, me tend ce message. Je le serre dans ma main et je m’enfuis vers le port. Je suis heureuse et forte ; je ne sens plus le froid…
Mes yeux fixent cet horizon qui verra bientôt s’accomplir mon rêve. Encore quatre jours avant l’arrivée du Briska , le 22 novembre en début d’après-midi.
Le temps s’arrête. Ma mémoire écume comme cette vague qui a su me trouver et qui me ramène à l’aube de cette attente. Une histoire d’amour éprouvante et passionnée ; une lutte contre tous et contre soi-même.
La clandestinité, la suspicion, l’errance, la tension, l’inquiétude permanente, les lendemains improbables, les vacances impossibles. Le repos, nulle part, l’impatience partout ; vite, toujours vite et les au revoirs qui déchirent comme un adieu. Un immense frisson remonte de mes chevilles à mon cou et me chavire un instant. Je remonte mon col et je sais que je vais bientôt pleurer. Je le sais depuis toujours, depuis le jour où je l’ai rencontré.
Jeune étudiante polonaise, j’avais obtenu une maigre bourse pour poursuivre mes études en France. J’avais un contact, une adresse ; le copain d’un copain d’une copine qui pouvait m’héberger un ou deux ans. J’avais toujours rêvé de venir en France et d’éprouver cette culture et cette langue que j’apprenais depuis trois ans. J’étais partie avec toutes les économies de la famille. Un an d’effort collectif, de restrictions et d’espoir aussi. Une fois installée et inscrite à la fac, j’aurais trouvé un job pour partager les frais.
Paris enfin, comme un cadeau, un jour de décembre, il y a cinq ans. De la gare, j’ai appelé Sam mais peut-être était-il sorti faire des courses ? Il était tôt encore et j’étais trop excitée pour sentir ma fatigue. Mes jambes et mon esprit s’impatientaient de se dégourdir après ce long voyage, ce long sommeil.
J’ai laissé mes bagages à la consigne et je me suis élancée dans ce conte de Noël. Ne voulant pas compromettre ma flânerie par un trajet trop compliqué, c’est presque sans réfléchir, juste portée par mon désir, que je me suis retrouvée place de La Bastille. De là, j’ai avalé la rue de Rivoli jusqu’au bouquet final de cette féerie : Le Louvre.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée, enivrée jusqu’à l’hébétude, sur ce banc de la cour Napoléon. Une grappe de touristes frénétiques me ramena à la réalité. Deux heures trente déjà s’étaient écoulées depuis mon arrivée. Il était temps de rappeler Sam. personne. J’ai laissé un message sur son répondeur, et comme mes jambes ne me portaient plus, j’ai sauté dans un taxi. Tant pis pour l’argent ; aujourd’hui est exceptionnel.
Je me suis donc retrouvée rue Keller dans mon nouveau quartier. J’ai attendu Sam plantée en bas de l’immeuble. En face, une boulangerie et un bar dans lequel mon destin m’attendait.
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